LETTRE DE NUSFJORD (80)
(de Russevag à Nusfjord, Lofoten)
du Jeudi 20 Juillet au Mardi 1 Août 2017
La synchronisation, déterminée par la marée haute à Russevag pour Balthazar, est parfaite. A peine venons-nous de débarquer du zodiac sur un petit ponton et de gravir une pente herbue conduisant à la petite route desservant les quelques maisons éparpillées sur la colline de Russevag que l’équipe de la relève, JP, Mimiche et Jean-Jacques, débarque devant nous de la voiture de Paul. Ce dernier, après nous avoir accueilli pour nous guider de la rive lors de notre entrée dans la petite baie fermée, avait effectivement sauté dans sa voiture pour aller rapidement les récupérer à l’arrêt du car. Celui-ci les avait embarqués au pied de l’avion, sur le petit aéroport voisin de Bardufoss situé en pleine campagne à une quarantaine de kilomètres d’ici.
C’est donc tous les huit ensemble, l’équipe montante et l’équipe descendante, qui nous retrouvons dans la coquette maison en bois de Paul et Rygmor ce Mercredi 19 au soir pour fêter ces retrouvailles. Moment de chaude sympathie pour André, Mimiche et moi-même, comme pour Paul et Rygmor, en nous retrouvant dans ce même lieu douze ans après notre passage avec Marines de retour du Spitzberg en 2005. Ainsi les amis de rencontre sont restés fidèles. Paul et Rygmor ont peu bougé. Toujours solides ; lui un grand gaillard costaud avec une belle moustache d’ancien pilote de chasse (F16), très cool, entretenant une pelouse impeccable ; elle femme sportive et bien bâtie entretenant avec minutie sa maison. Alors que le parquet, les murs et plafonds sont rutilants ainsi que la cuisine formant une seule pièce avec le séjour, elle nous indique à notre grande surprise qu’elle va tout repeindre, revernir et changer les meubles de cuisine dans les semaines qui viennent. Paul pense que c’est totalement inutile mais s’incline résigné devant la détermination et l’énergie de sa compagne.
Cependant, comme moi, avec la perte d’Anne-Marie, le malheur les a marqués. Ils ont perdu une fille, mère de deux enfants, emportée par un cancer du cerveau il y a deux années.
Le lendemain, grand nettoyage, entretien et avitaillement du bateau à Finnsnes, bourg voisin sur le continent qu’un grand pont relie à l’île. Nous avions demandé à Rygmor de nous louer pour trois jours une voiture ainsi que le bungalow en bois voisin, rustique mais douillet et impeccable pour loger l’équipe montante, en attendant que l’équipe descendante fasse son paquetage et brique les cabines avant de les libérer. L’été est enfin venu. Par très beau temps chaud Balthazar voit ses filières chargées de linge qui sèche au soleil après l’avoir passé dans le lave linge du bord. L’équipe qui est partie à Finnsnes faire l’avitaillement ramène également les viandes destinées au BBQ du lendemain. Entre temps j’ai remplacé les cartouches du filtre (Racor) du décanteur, du premier filtre du moteur et du filtre de la pompe de transfert vers le réservoir journalier. J’ai aussi complété les niveaux d’huile et de liquide de refroidissement du moteur. Souvent déventés par les montagnes de la côte ou des îles innombrables on fait inévitablement beaucoup de moteur en Norvège, et 250 heures y sont passées depuis le départ de Bretagne.
Vendredi 21 Juillet. Paul s’affaire autour du BBQ où grillent brochettes,, saucisses et grillades de toutes sortes tandis que Rigmor fait passer les plats etmarcher le foyer du BBQ de la hutte d’hiver. J’avais gardé un souvenir fort de cette construction où j’envisageais d’amener Anne-Marie au creux de l’hiver observer les aurores boréales qu’elle souhaitait tant voir. Il s’agit d’une jolie petite cabane en bois, hexagonale, éclairée de petites fenêtres carrées, dont le toit à six pentes est percé d’une cheminée. A l’intérieur une banquette, qui était recouverte d’épaisses peaux de rennes lorsque nous sommes venus là avec Marines, également hexagonale, entoure un foyer central à bois ou charbon de bois. On doit être merveilleusement bien à deviser ici les longues nuits d’hiver autour du feu de cette cabane sous la neige.
Les conversations vont bon train, animées par le Ti punch, avec un jeune couple norvégien et des amis hollandais ayant une maison de vacances à quelques kilomètres de là. Ces derniers habitent dans l’île de Vlieland, île de la Frise hollandaise que nous avons longée l’an dernier avec Anne-Marie et André au cours de notre croisière aux Pays-Bas et en Baltique. Lui était (il est récemment retraité) le seul médecin de l’île où sa femme plus jeune est infirmière. Il nous parle de ce dur mais enthousiasmant métier de médecin de campagne. Il n’y a pas d’heures et il faut faire face à tout. Je me souviens de ce que me racontait mon beau Père qui avait exercé dans ses débuts ce sacerdoce dans les villages éloignés du Var autour d’Aups où Anne-Marie est née. Nous sympathisons avec ce couple qui nous invite à les visiter en bateau. Paul me raconte son apprentissage et son expérience de pilote de chasse alors que je lui parle de ma modeste expérience de pilote de Fouga Magister et de Dassault 315.
Pour digérer ce solide BBQ les équipiers de Balthazar vont faire, sur les indications de Paul et de Rygmor, une marche. Un chemin bordé de fougères et de fleurs sauvages monte à travers une belle forêt de résineux et de bouleaux jusqu’à un petit lac en pleine nature. Il n’y a pas âme qui vive et nous restons un moment à paresser au soleil sous l’auvent de la cabane en bois qui se trouve sur sa rive. Devant elle un BBQ est installé prêt à fonctionner. Rygmor nous dit à notre retour bien aimer ce lieu où elle monte régulièrement en hiver à skis.
Paul nous apprend que les crottes et traces fraîches que nous avons vues et le bruit que nous avons entendu dans la forêt sont certainement liées à la présence de cerfs qui fréquentent l’île. Il offre à Bénédicte intéressée un beau bois de cerf qu’il a trouvé près de sa maison. Balthazar la lui ramènera précieusement au Crouesty.
André et Claude sont partis Samedi matin prendre à Finnsnes un bateau les emmenant à Tromso. Ils y coucheront à l’hôtel pour prendre le lendemain l’avion pour Paris. Paul a accompagné en voiture Bénédicte et Bertrand ce matin de bonne heure à l’arrêt du car pour reprendre l’avion de Bardufoss qui les emmènera à Oslo.
Nous voilà ce Samedi matin 22 Juillet, JP, Mimiche, Jean-Jacques et moi invités à prendre un petit-déjeuner chez Paul et Rygmor. C’est leur anniversaire de mariage et nous leur offrons une bonne bouteille de Moet et Chandon qu’ils boiront plus tard à notre santé. Un petit déjeuner norvégien ne mérite pas le qualificatif de petit. Moi qui suis le matin un peu coincé et me satisfais d’un bol de café au lait et deux tartines je fais de gros efforts pour goûter tout ce qu’il y a sur la jolie table qu’ils ont dressée. Mais j’ai quand même mes limites ; je renâcle et ne touche pas aux poissons crus ou fumés divers dont Anne-Marie se régalait même au petit déjeuner lors de ses voyages en pays nordiques.
C’est bientôt l’heure de la marée haute. Au revoir Paul et Rygmor; un très grand merci pour votre accueil si chaleureux dans votre coin de Paradis. Nous aurons le plaisir de vous revoir dans quelques semaines à la Bartavelle, la belle propriété d’André au Castellet (en Provence), où André a eu la bonne idée de vous inviter. Je vous mitonnerai un méchoui, bien méditerranéen, fourré au couscous et grains de raisin. Le broutard viendra bien sûr de nos alpages du briançonnais et il aura le goût de serpollet.
Un peu avant la marée haute, par un temps toujours splendide, Balthazar embouque à vitesse lente la petite passe de sortie. Rygmor nous crie ses souhaits de bon vent depuis sa terrasse tandis que Paul a sauté dans sa voiture pour se rendre 3km plus loin sur la rive chez ses amis hollandais. A peine sortis de la passe nous hissons les voiles et longeons de près la côte pour aller leur dire au revoir. Leur grande maison qu’ils nous ont décrite est bien identifiée sur les pentes boisées de l’île. Paul et ses amis sont sur la terrasse et agitent les mains ; trois coups de trompe de Balthazar, au revoir chers amis, puis cap au Sud sur la route du retour.
Mercredi 26/7. Balthazar tout dessus progresse au près par un temps splendide, dans des eaux turquoises, à travers une multitude d’îles basses, d’îlots et de récifs constituant l’archipel de Svellingen, tout au Nord du Vestfjord, ainsi appelé le bras de mer de Norvège qui sépare les îles Lofoten du continent sur une distance moyenne de l’ordre d’une quarantaine de milles. Très belle navigation demandant une grande vigilance pour bien repérer les Vardes (anciennes grosses tourelles de pierre signalant les dangers), les perches ainsi que les petits phares blancs circulaires surmontés de leur petit chapeau rouge en forme de cône. Laissant sur bâbord l’Otofjord conduisant à Narvik Balthazar embouque le spectaculaire Tysfjord bordé de hautes montagnes puis, laissant celui-ci sur tribord, le Stetfjord. Un joli hameau de quelques maisons sur la petite île boisée d’Haukoya attire notre regard et notre désir de passer la nuit dans ce site accueillant et paisible (68°12’,6 N 16°24’,5 E). A mouiller à une encâblure d’une estacade en bois sur pilotis au pied de laquelle un petit ponton nous permettra de débarquer en annexe. A distance se dresse la silhouette imposante du Stetind, que nous irons visiter de près demain, tout au fond du fjord.
En débarquant nous bavardons avec un jeune norvégien sympathique en train de repeindre un petit bungalow. Il nous explique que cette petite île d’Haukoya (en fait c’est une ancienne île raccordée maintenant à la terre par une petite route en sable et gravier passant sur un remblais qui a comblé l’ancienne passe très étroite) est une affaire de famille depuis ses aïeux ; chacune des quelques maisons colorées réparties dans la nature appartient à un membre de la famille. Il nous accueille sur l’estacade en bois comme chez lui. D’ailleurs une baignoire en plein air y est installée : un grand baquet en bois, à l’intérieur une petite banquette circulaire également en bois permet d’y barboter confortablement. Derrière le baquet un foyer à bois chauffe l’eau. Je vois bien Lucky Luke dedans en train de se frotter le dos avec une brosse à long manche et beaucoup de mousse tout en sifflottant « I am a lonesome cow boy… ».
Balade dans la lumière du soir sur la petite route desservant ce site paisible.
Tentés par le gros BBQ rustique qui est également installé là il nous met à disposition du charbon de bois pour cuire un petit gigot acheté à Finnsnes. Il nous explique qu’il s’agit d’un gigot d’agneaux quasi sauvages, les anciens ayant lâché cette race de petits moutons dans la nature. Effectivement il a un goût marqué de gibier, mais à tout prendre nous sommes d’accord pour préférer nos gigots, en particulier pour moi ceux du briançonnais.
Le soleil est radieux le lendemain matin et le fjord ressemble à un lac lisse comme un miroir. A déraper l’ancre et cap sur le fond du Stetfjord, Stetfjordbtn, à quelques milles de là. Au fur et à mesure que nous en approchons les parois du pic Stetind deviennent impressionnantes. Il s’agit d’une pyramide de granit qui jaillit de l’eau pour culminer en un seul jet à 1396m. Son sommet est curieusement rectangulaire, coiffé par une arête crénelée horizontale. C’est pourquoi ce monument national, véritable icône des montagnes de Norvège, est surnommé « the Anvil of Gods », l’enclume des Dieux. Le grimpeur que je suis est impressionné par ses dalles compactes et lisses qui s’élancent vers le sommet pour terminer verticales dans la partie supérieure. D’autant plus impressionné qu’il est interdit d’y laisser toute trace, c’est-à-dire des pitons ou des spits. Les grimpeurs qui affrontent les très raides arêtes Sud ou Ouest ainsi que la face Nord doivent tracer leur itinéraire comme ceux qui ont ouvert la voie et ne peuvent s’assurer que par des coinceurs (petits morceaux de métal trapézoïdaux de différentes tailles traversés par un câble métallique sur lequel on place le mousqueton d’assurance ; on insère ces coinceurs dans une fissure de la roche qui va en se rétrécissant vers le bas) ou des friends ( mécanismes avec secteurs d’engrenage qui s’écartent en s’autobloquant dans une fissure lorsqu’on tire sur le câble d’assurance). Cela rend l’assurance aléatoire et l’itinéraire compliqué puisque tributaire de l’existence de fissures dans la roche permettant d’y insérer pour l’assurance ces coinceurs et autres friends.
Les arêtes atteignent le niveau 5.10 (ou 6a/6b) et une quinzaine de longueurs, la face Nord nécessiteraient des traversées très exposées et, parait-il, près d’une cinquantaine de longueurs de difficulté supérieure. Les connaisseurs apprécieront. Seule la voie normale, relativement facile, parvient au sommet par un épaulement caché de là où nous sommes et deux longueurs d’escalade. Elle résista quand même jusqu’en 1910 aux assauts répétés des alpinistes norvégiens.
Balthazar approche à une trentaine de mètres du pied de la face Nord; manifestement celle-ci continue sous l’eau car le sondeur si près de la rive ne renvoie aucun écho. Demi-tour dans un silence respectueux devant cette grandeur sauvage et hostile.
Mais revenons à notre départ de Russevag. Depuis notre arrivée là le 19 Juillet nous jouissons d’une séquence de jours d’été magnifiques. Je me devais de faire découvrir au nouvel équipage les beautés des mouillages sauvages d’Helloya et de sa falaise voisine blanchie par les hirondelles de mer, de Skipoosen avec ses moutons blancs sur la plage et son isthme de sable, de Grunnenfjord, ses cascades et son névé éclatant de blancheur au ras de l’eau et son site de haute montagne, ainsi que la beauté grandiose du Trollfjord. Je pris d’ailleurs un grand plaisir à les revoir après les avoir découverts avec l’équipage précédent (voir la lettre de Balthazar 79).
Hier Mardi 25 Juillet, au sortir du Trollfjord et du rafsundet emprunté à l’aller pour traverser le massif montagneux qui limite au Nord le vestfjord, nous sommes allés mouiller à Gulvika : « an exceptionally attractive and scenic anchorage » nous dit le guide. On pénètre dans ce site en contournant deux gros îlots de granit qui ferment l’entrée et le protège de la mer. Ceux-ci franchis un très beau plan d’eau se découvre entouré de collines de granit sur lesquelles s’accrochent des mousses de toutes les nuances du gris au vert. A la marée basse il est ceinturé d’une espèce de goémon jaune doré. Dans les creux poussent quelques bosquets de bouleaux et frênes. Un ponton en bois permet de débarquer. Déjà occupé par deux bateaux Balthazar s’amarre cul à l’extrémité du ponton après avoir passé une amarre d’étrave sur un gros coffre placé à cet effet pour les gros bateaux à une trentaine de mètres dans l’axe du ponton. Nous voilà peu de temps après marchant sur une vague trace qui se perd rapidement, puis sur une couche souple et épaisse de mousses aux différentes nuances de gris et de verts égayées de fleurs sauvages et de bruyères. Celles-ci recouvrent partiellement des rochers arrondis de granit que nous escaladons jusqu’à avoir une très belle vue sur la baie.
Jeudi 27 Juillet. L’insolente période de grand beau temps se poursuit, malheureusement avec des vents trop faibles pour gonfler les voiles. Cap sur Straumshamn au moteur. Niché dans un petit fjord au pied de la montagne d’Hamaroya, est un mouillage de carte postale. A tribord en dépassant la passe étroite de l’entrée du mini fjord se découvre une toute petite anse ourlée d’une petite plage de sable fin. Autour d’elle des arbres, des fougères, des fleurs sauvages, des collines et des montagnes. L’ancre plonge (68°06’,4 N 15°22’,3 E) pour immobiliser provisoirement Balthazar qui n’a pas la place d’éviter tandis que JP et Jean-Jacques mettent le zodiac à l’eau. Pendant que je contrôle le bateau ils vont installer sur la petite pointe de granit protégeant l’anse au Nord un câble d’acier, ceux que j’avais embarqué pour l’Antarctique, autour de blocs rocheux permettant d’y frapper une grosse manille d’inox recevant une longue aussière flottante partant d’un chaumard près de l’étrave. Ils vont ensuite mouiller, je devrais dire quasiment déposer, sur l’extrémité opposée de la plage l’ancre légère (Fortress 35 quand même) qu’un bout de chaîne et une aussière plombée relie par le davier arrière au gros winch du bateau. Cette ligne de mouillage arrière est quand même assez robuste pour résister à une traction proche de 3 tonnes sur fond de sable de bonne tenue. On voit bien d’ailleurs, après avoir débarqué sur la plage à marée basse, alors que l’ancre est maintenant découverte, son travail : ses pales acérées de bonnes surfaces s’enfoncent dans le sable, centimètre par centimètre, lorsqu’un peu de vent fait tirer Balthazar. Par vents forts elle s’enfouille et disparaît en totalité sous le sable.
Tenu ainsi tête et cul Balthazar se tient immobile dans une eau d’une grande clarté dans un silence total après que le moteur se soit tu. Jouissant de la grande beauté de ce site, peut-être le plus beau de la croisière si c’est possible de les classer tant ils sont tous différents, nous sommes soudain troublés par les cris perçants de deux hirondelles de mer. A notre grande surprise elles virevoltent et attaquent un aigle de mer majestueux qui poursuit son vol sans broncher. Telles des chasseurs poursuivant un bombardier, elles sont plus rapides et capables de virages beaucoup plus serrés, ce qui les rend invulnérables : une réplique violente du gros rapace, dont nous voyons bien aux jumelles les rémiges à l’extrémité de ses ailes de grande surface, est hors de sa portée. Agacé par leurs piques il semble cependant s’éloigner, toujours poursuivi, du nid de la progéniture des hirondelles que l’aigle convoite.
Nous assisterons aux îles Lofoten au même spectacle, plus proche encore, mais cette fois-ci l’intrus qui veut s’en prendre à leurs œufs ou à leurs oisillons, sera une mouette.
Lever à 5 heures le lendemain matin. Nous nous éloignons de Balthazar en zodiac sur une eau lisse comme un miroir. Ce miroir n’est pas qu’une image poétique : les rives, les montagnes, les nuages sont reflétées dans l’eau de telle sorte que sur les photos on hésite entre l’envers et l’endroit. Parvenus à l’extrémité du petit fjord, et après avoir doublé un îlot de roche lisse derrière lequel trois petites vedettes sont blotties, le valeureux équipage débarque sur des rochers ronds au pied d’un petit torrent. C’est le déversoir d’un grand lac qui se trouve à une petite dizaine de mètres. A porter le zodiac et son moteur (c’est là que l’on mesure que 6 CV ça suffit !) sur la très courte distance et la faible pente heureusement. Nous rembarquons sur un très grand lac au pied de hautes montagnes dans la lumière du petit matin. Un îlot arrondi nous attire, Proche de l’extrémité du lac et de la forêt qui la borde, il est couvert de mousses et d’arbustes, sortes de bouleaux bonsaï, et éclairé par le soleil passant dans un col entre une grosse montagne et une belle aiguille élancée. Une courte escalade sur les rochers lisses et la mousse profonde fait un peu gronder la Mimiche qui a des douleurs au genou. Nous voilà, tels des lézards, nous réchauffant au soleil après la traversée du lac, fraîche et à l’ombre, que nous venons de faire dans la rosée du matin.
Vers 8h40 c’est l’appareillage. A la sortie du fjord, cap sur les îles Lofoten dont nous détaillons au loin, à une trentaine de milles, dans cette atmosphère d’une transparence exceptionnelle, les montagnes aigues et leurs névés. Un petit Nordet de force 4 nous permet d’envoyer le spinnaker. Marche royale au Largue sur cette mer peu agitée en route directe sur Henningsvaer.
Mon livre de bord est illustré chaque jour par un dicton. Celui d’aujourd’hui nous dit : « En mer, crains le pire, espère le meilleur et contente-toi de ce qui vient ». Aujourd’hui par ce grand beau temps et ce petit Nordet au Largue sous spi nous touchons le meilleur.
J’ai maintenant mes habitudes à Henningsvaer. Le timonier sur mes indications fait accoster Balthazar en douceur contre les mêmes pilotis soutenant la terrasse du pub des grimpeurs et randonneurs (voir lettre précédente). A mettre une queue aux défenses pour les placer horizontales au droit des poteaux verticaux et à bien régler les traversières et les pointes pour mettre la portière en face de l’échelle avec suffisamment de longueur pour absorber la marée.
Que font les marins arrivant dans un port ? Ils vont à la taverne la plus proche, ici à 4 mètres, qui dit mieux, boire une bière à la pression. Balade ensuite autour du port qui sent encore un peu la morue. Toujours au cœur de la pêche de ce poisson à la saison les très nombreux petits hangars l’entourant sont remplis d’engins de pêche en tous genres.
Le lendemain matin, toujours beau temps ensoleillé et chaud mais sans vent. Nous allons passer la matinée dans la « Galleri, LofotenHus ». Dans une grosse maison blanche à deux étages, à l’entrée du port, Frank Jenssen a créé ce qui est à la fois un musée de peinture des paysages et de la vie dans les Lofoten, un cinéma où sont projetées de très belles photos sur les îles, un musée présentant des instruments de pêche, et un magasin d’articles de souvenir et de sports.
On y voit la vie rude des pêcheurs de l’époque, dans leurs rorbuer, leurs grosses mains déformées par le labeur, la transmission du savoir aux plus jeunes. Une photo nous frappe : elle montre au début du siècle dernier la mer couverte jusqu’à l’horizon de milliers de bateaux de pêches de toutes tailles, y compris des petites embarcations à rames non pontées emmenant deux hommes. Les navires
sont à peine éloignés les uns des autres de deux ou trois longueurs de bateau.
Cette vision ainsi que celle, filmée, du pêcheur crochant en cadence les morues arrivant à la surface, sur le plat bord alors qu’il remonte le fil de la lourde palangre à laquelle des dizaines de morue sont hameçonnées les unes derrière les autres, est saisissante. Cela évoque davantage la récolte de la moisson que la pêche.
Dans la boutique nous nous laissons séduire par les prix et la qualité des articles. Je craque pour ma part pour un puffin en peluche (macareux moine) au gros bec orangé encadré de joues blanches. Il viendra tenir compagnie à mon ours polaire et au manchot qui ornent la bibliothèque du carré. Un confortable blouson rouge et une polaire à fermeture éclair viendront renouveler ou compléter mes vêtements de sport que certain(e)s trouvent un peu anciens (c’est une litote, j’ai toujours ma veste en duvet eider Lionel Terray achetée en 1958 et ma veste d’ascensions hivernales Cardiss des années 70 dont je ne me séparerai jamais).
Appareillage à 12h40 pour faire au moteur sans vent une petite étape d’une vingtaine de milles le long de la côte pour arriver dans le port de pêche miniature de Nusfjord. Au pied des montagnes chargées de névés, blotti à angle droit dans une baie encombrée d’îlots et de roches, on découvre en y pénétrant un bassin étroit, à peu près rectangulaire, entouré de rorbuer rouges sur pilotis. Quand nous y étions venus avec Marines en Mai 2005 il neigeait. Le petit port était encore dans son jus ; quasi désert l’été, très animé en hiver à la saison de la pêche à la morue. Les rorbus, ces petites maisons de bois peintes en rouge construites sur pilotis sur les rives en granit, abritant au rez-de-chaussée dans une salle unique le matériel de pêche, et dans le galetas une chambrée abritant dans des conditions sommaires les pêcheurs saisonniers, étaient juste entretenus. Aujourd’hui les rorbus sont fraîchement repeints en rouge falun bien sûr et loués aux touristes épris de nature. Nusfjord est devenu un lieu touristique recherché même s’il reste discret.
Le grand hangar qui abritait sur sa rive gauche une usine d’huile de foie de morue est devenu un musée montrant les instruments et moyens sommaires utilisés à l’époque pour fabriquer cette horrible breuvage que m’ingurgitait de force ma mère malgré la révolte de mon estomac, et qui est certainement à l’origine de mon aversion pour le poisson. Balthazar accoste juste à l’entrée à des pilotis disponibles. Il repartira en marche arrière car le demi-tour à l’intérieur serait très limite tant le port est exigu. Ce qu’il y a de merveilleux en Norvège est que les voiliers sont rares, même en pleine saison comme actuellement. Aujourd’hui dans ce petit port de carte postale seul un petit voilier et une petite vedette sont accostés. Jamais au cours de cette croisière nous ne repartirons bredouille faute de place. Et pourtant les places disponibles sont rares pour les gros bateaux, souvent une à deux, pas plus.
De notre poste nous assistons à un ballet de mouettes nichant et s’occupant de leur progéniture en train d’éclore. La petite falaise qui nous fait face sur l’autre rive de l’entrée, à un petit jet de pierre, est blanchie de leurs fientes et pleine de nids. Sur l’étroit rebord en planche de la fenêtre d’une maison à quelques mètres de Balthazar quatre ou cinq nids cohabitent sur une surface minuscule. Il est comique de les voir tournant leur cul au vent dépassant au-dessus du quai en planches, la tête contre la façade ou sous leur aile. Balthazar se tirera miraculeusement sans dommage de la cohabitation d’une nuit avec cette gent volatile agitée et bruyante.
La visite du musée est très intéressante. Elle montre par des films et des photos les dures conditions de travail et de vie des pêcheurs au début du siècle dernier. On y voit également les presses et les baquets en bois qui recueillaient l’infâme jus.
A sa fermeture je pars avec Jean-Jacques faire une marche de deux heures sur un joli sentier accidenté se frayant un passage au bord de la mer entre les blocs de granit et les pentes herbues couvertes d’arbustes descendant des montagnes qui dominent toute la côte des Lofoten. Nous y croisons des marcheurs norvégiens bien sûr, quelques russes, mais aussi plusieurs français. Une pancarte sur ce chemin nous apprend qu’autrefois Nusfjord et ses environs appartenait à un seul propriétaire qui possédait tous les terrains, les rorbus, les embarcations et le matériel de pêche. Il employait les travailleurs saisonniers, essentiellement des paysans, un peu comme les vendangeurs, qui venaient pêcher l’hiver de Février à Avril dans des conditions précaires.
Avant de quitter ces îles pleines de caractère nous voguerons demain vers les ports Sud de l’île Moskenesoy : Reine, Sorvagen et A°.
Aux parents et ami(e)s qui nous font la gentillesse de s’intéresser à nos aventures nautiques à travers ce carnet de voyages.
Pour lire d’autres lettres de Balthazar ou voir des photos et documents visitez le site de Balthazar artimon1.free.fr
Equipage de Balthazar :
Le capitaine, JP (Merle) et Mimiche (Durand), Jean-Jacques (Auffret).